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Premier voyage : Gaspé, 1739-1740

En avril 1739, un garçon de Granville qui n'a pas encore treize ans quitte les siens pour traverser l'Atlantique. Pendant des mois, à Gaspé, en Nouvelle-France, il partage la vie des pêcheurs de morue : corvées, construction des cabanes, morue levée sur les chafauds, réveils dans l'eau glacée. Au début de 1740, de retour à Granville, on veut encore le destiner à l'Église. Il répond par quatre mots : « La mer, rien d'autre. » Voici ce voyage en cinq étapes, d'après les Mémoires de Pléville Le Pelley, les rôles d'équipage conservés à Cherbourg et les travaux des historiens de la grande pêche.

Photo de Georges René Pleville Le Pelley à 13 ans pour son départ sur le Torigny.jpg

Avril 1739. Un gamin face à l'Atlantique

En avril 1739, le Comte de Torigny quitte le port de Granville. À bord, Georges-René Le Pelley n'a pas encore treize ans : il les fêtera en juin, de l'autre côté de l'océan. L'armateur, M. Duparc Couraye, et le capitaine, Jacques Cailloüet, sont des parents éloignés. Destination : Gaspé, à l'entrée du golfe du Saint-Laurent, en Nouvelle-France. Objectif : la morue.

 

Depuis le XVIe siècle, les Granvillais fréquentent les eaux poissonneuses de l'Amérique du Nord. Au XVIIIe siècle, Granville arme avec Saint-Malo l'essentiel de la flotte morutière française.

 

Chaque printemps, des équipages entiers quittent la ville pour une saison de pêche. Georges-René a grandi au rythme de ces départs. Cette fois, c'est son tour. Sa famille le voulait d'Église ; il a choisi la mer. La campagne durera des mois, et il la racontera bien plus tard dans ses Mémoires.

Volontaire sur le papier, mousse dans les faits

Dans ses Mémoires, Pléville se dit parti « en qualité de volontaire », un statut qui l'aurait distingué des simples mousses. Le rôle d'équipage du Comte de Torigny, certifié à Granville le 27 mars 1739, dit autre chose : il y est inscrit parmi les mousses, « 12 ans, premier voyage ».

 

Et c'est bien en mousse qu'il est traité, comme le dernier de tous : sa parenté avec l'armateur et le capitaine ne lui vaut aucun privilège. Il sert à la chambre et travaille dans la mâture.

 

La traversée dure plusieurs semaines. Les jeunes saisonniers de la grande pêche la passent à fond de cale. À terre, il participe à la construction des cabanes de bois de l'établissement de pêche, faites de piquets et de planches, conçues pour être démontées en fin de saison. Il n'en reste presque rien : on les connaît surtout par l'archéologie.

 

La leçon est rude : à bord, le nom de famille ne protège de rien. Seuls comptent le savoir-faire et la capacité d'endurer.

Pléville Le Pelley à 12 ans à granville embarquement sur le Comte de Torigny V2.png
Pêche à la Morue Georges René Pléville Le Pelley Canada Quebec.png

Gaspé : une usine à morue à ciel ouvert

En 1739, la Gaspésie fait partie de la Nouvelle-France. Depuis le XVIIe siècle, la côte entre Gaspé et Percé est réputée pour la morue sèche, et les pêcheurs ont peu à peu délaissé la baie de Percé pour celle de Gaspé.

 

Il faut distinguer la morue verte, salée à bord sur les bancs, de la morue sèche, préparée à terre. Pour la seconde, on bâtit le chafaud : une construction légère en bois, sur pilotis, couverte avec les voiles des navires, avancée dans la mer pour recevoir les chaloupes même à marée basse. La morue y est décollée (on lui coupe la tête), ouverte, vidée et salée, puis séchée au soleil sur les grèves de galets.

 

Georges-René commence comme second cuisinier : il prépare le baba, la soupe qui nourrit les hommes. Puis il passe sur les chafauds, où il lève la morue, parfois enfoui dans le poisson jusqu'à la ceinture.

 

Une bonne part de la main-d'œuvre est faite de jeunes et d'enfants, qu'on appelle les graviers. Le climat est rude, la nourriture médiocre, les moustiques innombrables.

Réveillé dans l'eau glacée

Le travail commence avant le jour, par le lavage des morues salées dans le lavoir, une bassine d'eau glacée. Il arrive qu'on y jette le garçon encore endormi. Fatigue, manque de sommeil, rudesse du climat, et du poisson à perte de vue.

 

Il ne cède pas. « J'étois toujours le premier et le dernier à l'ouvrage », écrira-t-il, et il ne reçut pas la moindre punition.

 

Par sa seule constance, il gagne peu à peu le respect de ceux qui le surveillent.

 

Loin des siens, sans personne pour le défendre, il apprend à tenir debout seul. Il sort de cette campagne transformé.

Baie des Chaleurs. Course de la Baie. Chasse au trésor de Granville 20026 7.png

« La mer, rien d'autre »

À la fin de la campagne, Georges-René passe à bord du navire de MM. Clément et Dry, qui le ramène à Granville. Le garçon qui revient au début de 1740 a traversé l'Atlantique, vu la Nouvelle-France, bâti, cuisiné, levé la morue et enduré l'eau glacée.

 

Orphelin depuis la mort de son père, survenue quelques jours avant son départ, il retrouve son oncle le curé, qui tente encore de l'orienter vers l'Église, promesse d'une vie sûre et respectable. Sa réponse tient en quatre mots : « La mer, rien d'autre. » Elle est définitive. Il a treize ans.

 

La suite est connue : il deviendra corsaire, recevra la croix de Saint-Louis en 1773, puis sera ministre de la Marine sous le Directoire. Ses Mémoires ont été publiés sous le titre Mémoires d'un marin granvillais.

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