
Georges-René Pleville Le Pelley
Georges-René Pléville Le Pelley naît à Granville en 1726, dans une maison de la rue Saint-Jean. Avant même de prendre la mer pour Gaspé, l'enfant a perdu sa mère, un frère et une petite sœur ; son père meurt à la veille de son départ. Pourtant ce gamin des remparts, embarqué comme mousse à douze ans, amputé d'une jambe dans un combat naval à dix-sept ans, deviendra corsaire au service du Roi, puis ministre de la Marine sous le Directoire. Un homme droit, fidèle et juste : il refusera le pillage, refusera de dénoncer, refusera d'exécuter un ordre injuste.
Trois siècles plus tard, une enquête menée acte par acte dans les registres et les archives de Granville, de Saint-Lô, de la Bibliothèque nationale de France, du Québec et d'Angleterre rouvre l'histoire de son enfance et de sa vie exceptionnelle. Elle confirme ses Mémoires sur bien des points, les corrige sur d'autres, et laisse encore quelques questions ouvertes.
Né en l'absence du père

Le 18 juin 1726, Georges-René voit le jour à Granville. Son père n'est pas là : Hervé Le Pelley, sieur de Pléville, capitaine à la pêche de Terre-Neuve, est en mer sur le Grand Banc, aux commandes de la Vierge-de-Grâce. C'est un oncle, René Le Pelley, curé de Granville, qui baptise le nouveau-né. Quatre mois plus tard meurt le grand-père, Jacques Le Pelley du Manoir, commandant pour le Roi à Granville. Les Mémoires de l'amiral l'accusent d'avoir dilapidé la fortune familiale à la Cour. La maison de la rue Saint-Jean, elle, vient de la grand-mère, Anne-Françoise de La Piganière.
Le père mène une carrière modeste : treize campagnes en vingt ans, toutes à la pêche, aucune au service du Roi. Les matricules le montrent souvent à terre, faute de navire. Sa dernière solde connue, en 1737, s'élève à 94 livres.
L'année des deuils

Le 19 juin 1729, la petite sœur Jeanne-Yvonne meurt à vingt-deux mois. Le 23 novembre 1732, c'est le frère, Nicolas, qui s'éteint à trois ans. Le 11 décembre 1732, la mère, Jeanne-Julienne Belliard, met au monde une dernière fille, Jeanne-Pierrette-Louise. Onze jours plus tard, elle est morte : on l'inhume le 22 décembre au soir, « après vêpres ».
Georges-René a six ans. En un mois, il a perdu un frère et sa mère. Le 23 novembre 1733, le père se remarie avec Marie Le Virais, une veuve de près de quarante ans. L'amiral ne consacre que deux lignes à cette enfance dans ses Mémoires. Il a fallu, trois siècles plus tard, déchiffrer des centaines d'actes manuscrits pour en retrouver les noms et les dates.
Le dernier fils

Le second mariage donne deux filles. La seconde naît à l'été 1737, pendant que son père est en mer ; elle meurt le 21 février 1740, à deux ans et demi. Dès 1738, Hervé Le Pelley est malade : la matricule le note « chez luy ». Il s'éteint le 20 avril 1739, à quarante ans, au village de la Clémentière, paroisse de Saint-Pair, dans la maison de Monsieur de Longueville, où il était venu prendre l'air.
De tous les enfants nés à son foyer, Georges-René reste le seul fils survivant. Une sœur choisira le voile ; selon l'amiral, sa dot devait être prise sur la valeur de la maison familiale. Son destin reste à éclaircir. Les Mémoires accusent la belle-mère, Marie Le Virais, d'avoir « engagé » ce qui restait du bien. Les archives la retrouvent pensionnaire de l'hôpital de Granville, où elle meurt le 12 juillet 1777, à plus de quatre-vingts ans. Sans fortune, dans ce port, il ne reste à ce garçon qu'une voie réaliste : la mer.
A 12 ans, cap sur Terre-Neuve

Son oncle le curé lui a payé le collège de Coutances : on le destine à l'Église. Mais l'enfant ne veut que la mer, et il obtient gain de cause. Inscrit dès le 27 mars 1739 sur le rôle d'équipage du Comte de Torigny, du vivant de son père, il prend la mer en avril, peu après la mort de celui-ci, pour la pêche à la morue sur les côtes de Gaspé. Il n'a pas encore treize ans.
Ses Mémoires le disent « volontaire » : le rôle, lui, l'inscrit comme mousse, et c'est en mousse qu'il travaille dès le premier jour. Il fait la soupe des pêcheurs, écorce les arbres pour couvrir les cabanes, lève la morue sur l'échafaud, enfoui dans le poisson jusqu'à la ceinture. Le décolleur doit être servi sans relâche, sous peine de coups. À trois heures du matin, les enfants endormis sont jetés dans une baille d'eau jusqu'à la ceinture. Sur les graves, il retourne à quatre pattes le poisson qui sèche au soleil. « J'étois toujours le premier et le dernier à l'ouvrage », écrira-t-il. Il ne reçut pas la moindre punition.
La révolte et la forêt

De retour à Granville après des mois de mer, il refuse d'entrer au séminaire : « la mer, rien d'autre ».
Dès mars 1740, il repart du Havre comme enseigne sur la Ville de Québec. Le capitaine est brutal : il fait monter dans la mâture l'enfant transi, puis le plonge dans un baquet d'eau glacée « pour l'accoutumer au froid ». Pléville le traite de barbare devant l'équipage. Il est battu et mis aux arrêts.
À l'escale de Gaspé, le 13 juin 1740, à treize ans, il s'enfonce seul dans la forêt avec deux biscuits, décidé à gagner Québec à pied. Il dort dans les arbres, traverse les rivières à la nage, se nourrit de baies. Au bout d'une quinzaine de jours, ses vêtements sont en lambeaux. Certains autochtones rencontrés lui offrent de la viande fumée ; d'autres le dupent pour une couverture ou le mettent en joue. Il apprend à traiter avec eux « de pair à pair ».
Le 8 août, épuisé, il frappe à la porte d'une ferme. Le lendemain, depuis le jardin, il voit le fleuve couvert de navires. On lui dit : « C'est Québec ».
La jambe d'Ouessant

Il revient en France en 1742, après deux ans de mer sous un nom d'emprunt, et étudie l'hydrographie à Caen.
En 1744, la guerre reprend avec l'Angleterre. Il est lieutenant sur un petit corsaire granvillais, la Françoise du Lac. Le 7 juin 1744, à six lieues d'Ouessant, un corsaire anglais s'en empare ; un dossier de prise conservé à Londres confirme le nom du navire, son capitaine et le lieu. Un boulet ramé lui emporte la jambe droite. Il n'a pas encore dix-huit ans. Le chirurgien anglais l'ampute à la scie.
Prisonnier en Angleterre, à Falmouth, il est recueilli par une dame anglaise qui découvre qu'il parle latin : elle le fait soigner et lui propose de devenir le fils qu'elle n'a pas eu. Il rentre en France avec une jambe de bois.
Deux ans plus tard, en 1746, il sert sur le Mercure, navire-hôpital de l'expédition d'Anville, commandé par son oncle Pierre de Tilly Le Pelley. Les archives anglaises enregistrent sa capture le 5 décembre 1746, au large d'Ouessant : de nouveau corsaire, de nouveau prisonnier, de nouveau évadé.
Le capitaine de la banquise

Sa jeunesse n'a pas été sans ruse : en 1751, il a vendu en contrebande du sel et de l'eau-de-vie en Angleterre, et il l'avoue sans détour.
En 1752, à vingt-cinq ans, il reçoit le commandement d'un grand terre-neuvier de Granville, le Brilland. Pendant quatre saisons, il force les glaces : il navigue à quelques toises de la banquise et jette délibérément son navire sur la glace plate pour la briser. Il reste parfois trois jours sur le pont sans dormir. On devrait, écrit-il, y envoyer les élèves officiers pour apprendre le métier. Il est exigeant avec ses équipages, mais juste.
En 1756, corsaire à Marseille, il interdit le pillage et paie ses hommes de sa poche : « Je savois combien étoient malmenés les matelots. J'en adoucis le sort. » En 1758, il sert d'éclaireur à l'escadre de La Clue, bloquée à Carthagène, et voit les Anglais prendre le Foudroyant et l'Orphée sous les yeux de la flotte française.
Le sauveteur de l'Alarm

Lieutenant de port à la Martinique, puis à Marseille, il gravit lentement, lui le roturier, une hiérarchie faite pour les nobles.
Au printemps 1770, la frégate anglaise Alarm est jetée sur les rochers devant Marseille. L'équipage lance une ligne à la mer, mais personne n'ose aller la chercher. Pléville, quarante-trois ans et une jambe de bois, plonge tout habillé, saisit la ligne entre ses dents et regagne le rivage à la nage. La frégate et son équipage sont sauvés. Une dépêche de l'ambassadeur britannique le recommande au gouvernement français. Quelques mois plus tard, l'Amirauté lui fait remettre une urne d'argent. Il ne l'accepte qu'avec la permission du Roi.
En 1778, il part pour l'Amérique avec l'escadre de d'Estaing et sert comme intendant de la flotte à Boston, tenant les comptes au sou près. Le 8 septembre 1778, lors d'une émeute devant la boulangerie française, il est grièvement blessé à la tête ; le chevalier de Saint-Sauveur, frappé à ses côtés, succombe à ses blessures. Ses Mémoires ne disent pas un mot de cette blessure.
Le ministre qui a dit non

En 1793, le Comité de salut public l'envoie à Tunis avec l'ordre de mettre aux fers le chef de division Jean-Gaspard Vence et de l'expédier devant le Tribunal révolutionnaire. Pléville enquête : il interroge équipages, consuls et négociants, juge Vence innocent et désobéit.
De retour à Paris, il se présente devant le Comité : « Pour moi, qui ai désobéi formellement, je vous apporte icy ma tête. » Il ne sera pas inquiété, et Vence garde son commandement. En juillet 1797, à soixante et onze ans, il devient ministre de la Marine. Il trouve des arsenaux vides et des officiers sans solde, logés par charité. Levé à quatre heures, il lit lui-même chaque lettre, refuse les avances aux fournisseurs et fait vérifier chaque marché par deux chefs de bureau.
Au printemps 1798, il apprend qu'une expédition se prépare à Toulon pour l'Égypte, sans qu'il y soit associé. Il en expose les risques au Directoire et préfère démissionner plutôt que d'en partager la responsabilité. Il quitte le ministère à la fin d'avril 1798. Le 1er août, la flotte est anéantie à Aboukir.
L'homme d'honneur

Dans les derniers jours de son ministère, le commodore Sidney Smith s'évade de la prison du Temple grâce à un faux ordre portant une signature contrefaite. Pléville démontre la fraude, mais refuse de faire citer les employés qui auraient pu être compromis : « Je ne voulois faire mal à personne. »
À 72 ans, il accepte une mission ingrate dans l'Adriatique, puis à Naples, et ne cesse d'écrire au ministre qu'elle coûte trop cher à la République. Il rentre à Paris le 31 mai 1799. À la création du Sénat conservateur, le 24 décembre 1799, il devient sénateur.
Il meurt à Paris le 2 octobre 1805, moins de trois semaines avant Trafalgar. Sa tombe, à Montmartre, n'a jamais été retrouvée. À Granville, l'enquête se poursuit : on recherche l'acte de vente de la maison familiale, cédée à un cousin après la mort de la belle-mère. Ses propriétaires successifs ont été retrouvés jusqu'en 1824. La maison est peut-être toujours debout, dans la Haute Ville. Il avait trouvé en mer l'estime des hommes que la terre lui avait refusée.