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 Granville, été 1731  

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La machine à remonter le temps... entrons dans la Haute Ville en le 24 juillet 1731 avec Sicard

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Nous sommes le 24 juillet 1731

Ce matin-là, dans une petite ville de Basse-Normandie perchée sur un rocher, un officier du roi ouvre son écritoire et entreprend de tout noter. Tout. Les deux portes de la ville. La largeur du fossé taillé dans le roc. Le goût de l'eau des puits. Le nombre exact de mousses embarqués. La coupe des jupes que portent les femmes. Et jusqu'aux lapins qui minent la redoute du cap de Lihou.

Il ne se doute pas qu'il est en train d'écrire, pour nous, la seule description complète de Granville au XVIIIᵉ siècle.

Alors réglez le cadran. Poussez le levier. Vous arrivez par la route de Coutances, un matin d'été, et la mer est partout.

Quelque part dans ces ruelles, ce jour-là, court un garçon de cinq ans. Vous allez le croiser sans le savoir. Retenez son nom : Georges-René Le Pelley.​ Un jour, on l'appellera Pléville.

Votre guide n'est pas un poète

Ne comptez pas sur lui pour vous émouvoir. Sicard est commissaire de la Marine, et c'est votre chance.

Sa charge s'appelle l'administration des « classes » : il recense les gens de mer du royaume, ceux que le roi pourra lever le jour où la guerre reprendra. Ce qu'il est venu chercher à Granville, ce sont des chiffres. Combien de capitaines. Combien de matelots. Combien de coques.

Tout le reste — les rues, les cloches, les marchés, les coiffes — n'est que le décor qu'il plante autour de son addition. Et c'est exactement pour cela qu'on peut le croire. Un voyageur embellit ; un comptable, non. Sicard écrit que le pont est mauvais, que les halles tombent, que l'eau est imbuvable, que la redoute est rongée par les lapins. Il ne vend rien à personne.

Son manuscrit existe toujours. Il dort aux Archives nationales, dans le fonds de la Marine, sous la cote C⁴ 159. 

Commissaire à la Marine Sicard Pont Levis Hauteville de Granville 1731.png
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D'abord, comprenez ce rocher

Avant de franchir la porte, il faut savoir pourquoi cette ville est là. « Elle n'est pas fort ancienne », note Sicard, et c'est peu dire : trois siècles à peine. Granville ne naît pas d'un village qui grandit. Elle naît d'une guerre.

Un chevalier anglais, Thomas de Scales, jette son dévolu sur ce rocher pendant la guerre de Cent Ans. Il le prend à fief de Jean d'Argouges, seigneur de Gratot, contre une redevance qui semble sortie d'un conte : un chapeau de roses vermeilles, livrable chaque année à la Saint-Jean-Baptiste. Les Anglais commencent à bâtir en 1440.

Les Français reprennent la place et la jugent redoutable — « la plus forte de ce temps », « une clef de Normandie ». Charles VII la fortifie et, par charte de mars 1445, lance un appel : que vienne s'y installer qui voudra, et il sera franc de toute taille, de tout emprunt, de toute redevance.

C'est ainsi que Granville se peuple. Chaque famille du Roc descend de quelqu'un qui est monté là pour la franchise fiscale. Comme à Monaco.

 

Puis, en 1689, ordre est donné de démolir. Voilà pourquoi, quand vous arrivez en 1731, des échafaudages courent le long des murs : « le Roy fait réparer depuis quatre à cinq ans ». Vous entrez dans une forteresse qu'on relève.

Vous franchissez la Grande Porte

Regardez d'abord ce que les hommes ont fait à la pierre. Le rocher était presque une île ; ils l'ont achevée. Une tranchée de vingt pieds de large, taillée en plein roc, que la marée peut noyer. Les Granvillais l'appellent la Gueule d'Âne.

Au-dessus, la ville : un ovale allongé, serré dans une simple muraille. Deux portes, pas une de plus. Vous prenez la Grande Porte, la seule par où l'on arrive. Pont-levis, herse, et au-dessus une maison qu'on nomme le Logis du Roy. Derrière vous s'étend l'Evre, une promenade neuve plantée de deux rangs d'ormeaux.

Vous entrez. Et vous montez, forcément — ici les rues ne font que ça, monter ou descendre. Elles sont « en petit nombre, étroites et malaisées à pratiquer ». Les maisons sont toutes de pierre, la plupart de belle taille. Au carrefour central, un grand puits, et le marché au poisson.

À l'autre bout, la seconde porte. On l'appelle la Porte des Morts : elle s'ouvre dans le cimetière. Elle mène au Roc, un champ nu que le gouverneur loue aux paysans, qui file vers l'ouest et s'achève en pointe sur la mer — le cap de Lihou, sa redoute, ses deux mortiers, ses six canons démontés.

Maintenant, ayez soif. Vous découvrirez ce qu'un enfant d'ici tient pour l'ordre naturel du monde : dans cette ville cernée d'eau, il n'y a pas une goutte d'eau buvable. Tous les puits sont saumâtres. Il faut aller la chercher à un quart de lieue.

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Pléville Le Pelley Georges-René Corsaire Granville Haute Ville 1726  arrivee rue du nord.p

Descendez vers la grève

Redescendez maintenant, hors les murs, là où la ville travaille. Ouvrez le carnet de Sicard à la dernière page, celle des chiffres. Pour le seul quartier de Granville : 166 capitaines, maîtres, patrons et pilotes. Mille cinq cent quarante-deux matelots. Cent trente-quatre mousses. Cinquante navires, vingt-deux gabarres, quarante-deux caboteurs, trente-six bateaux pêcheurs. Dix mille âmes, et toutes tournées vers l'ouest !

Le petit faubourg, de l'autre côté du ruisseau, sert de magasin général : c'est là qu'aboutissent les marchandises, là que se donnent rendez-vous les marchands forains. Ville de pierre en haut, ville de négoce en bas.

Et puis vous tombez sur cette phrase, qui décide d'une vie sans que personne l'ait voulu : « Il n'y a point d'école publique pour les garçons à Granville. » Pas davantage de maître d'hydrographie, ni de quiconque pour enseigner la navigation. Un pilote du Havre avait essayé de s'établir dix-huit mois plus tôt ; faute d'élèves, il était reparti trois mois avant l'arrivée de Sicard. Alors un garçon de Granville n'apprend pas la mer dans une salle. Il l'apprend ici même, sur cette grève, sur ces quais, à bord. Tout Pléville tient dans cette absence d'école.

Restez jusqu'au soir

Ne repartez pas tout de suite.  Écoutez d'abord Notre-Dame, l'unique paroisse du Roc, à l'extrémité ouest. Le vaisseau est beau, mais le trésor est très pauvre et l'église n'est ornée que par la charité des habitants. On y montre pourtant des orgues « qu'on prétend être un des plus beaux de France », sorties des mains de Jugon de Paris, et une chaire de chêne de bon goût. Elle est trop petite : même vaste, elle ne contient pas la moitié d'un peuple « fort dévot dans cette ville ». Et le tonnerre la maltraite souvent.

Sortez : le cimetière entoure l'église, enfermé dans les murs de la ville. Les enfants du Roc jouent entre les tombes et le rempart, à quelques pas d'un magasin à poudre creusé dans la roche.  Attendez le crépuscule. Chaque soir, l'une des sept compagnies de la milice bourgeoise monte la garde — en paix comme en guerre, sans exception.

 

Revenez un samedi : le grand marché se tient près du moulin à vent, au bout de la ville. Revenez au printemps, le quatrième dimanche après Quasimodo : les cordeliers montent en procession solennelle, et tout le clergé sort des murs pour les recevoir. Cloches, garde, marché, procession. Vous tenez le calendrier d'une enfance.

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Avant de repartir, cherchez l'enfant

Il est là. Il a cinq ans depuis vingt-cinq jours. Regardez ce qu'il regarde. Les femmes de Granville, dans ce costume que Sicard détaille avec une minutie de dentellier : coiffe de toile très fine retroussée d'un seul pli, triangle de linge croisé sur la poitrine et fermé d'une épingle, brassière à taille en queue de morue, jupe ample aux plis profonds, mantelet de camelot pour l'hiver. Sa mère est habillée ainsi. C'est le dernier détail qui compte.

Et surtout, allez au pont (rue Paul Poirrier en centre ville). Ce mauvais petit pont de dalles mal jointes jeté sur le Boscq,  que la grande marée recouvre. Ces jours-là, écrit Sicard, on passe en petits bateaux — conduits par des enfants.

Voilà. Une ville-forteresse, un peuple de marins, une enfance sur l'eau. Rien de tout cela ne se démentira jamais.

 

Maintenant il faut rentrer. Mais avant de pousser le levier, sachez ce que la machine ne peut pas empêcher.

Il lui reste deux ans et demi. En décembre 1733, sa mère meurt, et tout bascule. Le reste s'écrira ailleurs : sur les ponts, dans les rades, sous le feu, jusqu'à la jambe perdue à Saint-Pierre, jusqu'aux escadres, jusqu'au ministère de la Marine. Mais l'homme qu'il deviendra sera pour toujours celui-ci d'abord : cet enfant-là, sur ce rocher-là, le 24 juillet 1731.

36, rue de Doudeauville

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