Granville, le 18 juin 1726

La machine à remonter le temps...

L'arrivée : le choc du silence
Rien que le vent qui caresse les falaises, les cris des mouettes en vol, le ressac sourd de la mer contre les rochers, et, en toile de fond, le murmure des voix humaines. Car Granville, dès l’aube, est une ville vivante, grouillante, animée par l’énergie de ses habitants, de ses pêcheurs, de ses marins.
Et pour comprendre son âme, il faut remonter au XVe siècle, à l’homme qui en a posé les premières pierres : Sir Thomas de Scales, 7e baron Scales.
En 1439, il loue le Roc — ce promontoire rocheux qui domine la mer — à la famille d’Argouges, descendante des seigneurs de Granville. Son rêve ? Y fonder une ville fortifiée, un bastion stratégique face à l’Angleterre. Sa femme, Ismayne (ou Emma) Whalesborough, ne verra jamais ce projet aboutir. Elle meurt en 1441, bien avant que les remparts ne se dressent.
Pourtant, la légende dit que son fantôme veille encore, errant entre les ruelles pavées et les vieux murs de granit. Comme si elle protégeait, depuis les brumes du temps, cette cité qui allait devenir l’une des grandes places corsaires de France.
Les remparts : une ville en chantier
Vous vous marchez vers le rue du Nord. Premier vertige. Vous êtes le 18 juin 1726.
Les remparts que vous voyez sont presque neufs. L'enceinte vient tout juste d'être relevée et augmentée à partir de 1720, et les travaux ne s'achèveront qu'en 1749. Les pierres sont fraîches, certaines encore à peine jointes.
La Grand-Porte avec son pont-levis — qui date de la reconstruction de 1695 — est bien réelle, fonctionnelle, et gardée. Ce n'est pas un décor : c'est une porte militaire, et il faut s'identifier pour entrer.
Première différence étonnante : le pont-levis se lève vraiment. La nuit, personne n'entre ni ne sort. La Haute Ville n'est pas encore un quartier touristique — c'est une forteresse habitée.


L'intérieur de la Haute Ville : l'odeur avant tout
Franchir la Grand-Porte, c'est pénétrer dans un monde dense, serré, qui sent fort. L'odeur domine tout : le poisson séché, le goudron de calfatage, la fumée de bois, le crottin de cheval, les eaux usées coulant dans le caniveau central des ruelles pavées.
Les rues sont étroites, souvent à peine deux mètres de large. Elles ne portent pas encore leurs noms gravés dans la pierre — on s'y repère par les enseignes des artisans, peintes ou sculptées au-dessus des portes.
La rue Notre-Dame et la rue Saint-Jean constituent les deux artères principales, se croisant au carrefour central de la Haute Ville, la place du Marché.
Ce matin du 18 juin, jour de naissance du petit Georges-René Le Pelley, la place du Marché est en pleine activité : des femmes vendent des légumes, un charcutier déballe ses quartiers, un gamin pousse une brouette chargée d'un complément de bois de chauffage.
Les maisons : une ville de granite sombre
Les hôtels particuliers des grandes familles d'armateurs bordent les rues principales. L'hôtel Gannes Destouches, au 45 rue Saint-Jean, date de la fin du XVIIe siècle. D'autres hôtels sont en cours de construction — pour vous, visiteur venu de 2026, ils n'existent pas encore tout à fait.
Ce qui vous frappe dans ces maisons, c'est leur couleur. Pas le blanc crémeux que les enduits modernes donnent à beaucoup de façades normandes : ici, le granite local est gris foncé, presque noir quand il est mouillé par la bruine marine. La ville est sombre, massive, taillée dans le roc même sur lequel elle repose. Les fenêtres sont petites — le verre est cher, et surtout le vent de la Manche l'emporte.
Deuxième différence étonnante : il n'y a pas d'électricité, évidemment, mais surtout pas de vitres propres. Le verre de l'époque est soufflé à la bouche, épais, verdâtre, légèrement bombé. Les pièces intérieures sont sombres même en plein jour.


Le port en bas :
une forêt de mâts
De la muraille nord des remparts, vous regardez vers le bas. Et là, le spectacle est saisissant.
À partir des années 1730, le port de Granville connaît un essor dans la pêche morutière en temps de paix.
En ce mois de juin 1726, les navires de la campagne de pêche ne sont pas encore rentrés — ils sont quelque part entre Gaspé et Terre-Neuve. Mais une dizaine de bâteaux sont là, à l'amarre ou en radoub sur la grève à marée basse.
Le môle n'existe pas encore
Troisième différence étonnante et majeure : il n'y a pas de môle. Vauban visite le port en 1681 et 1686. Il conseille la construction d'un môle détaché... Cela prendra un certain temps. En 1726, le port tel que vous le connaissez n'existe pas encore. C'est seulement en 1749 que des travaux d'aménagement et d'agrandissement du port seront entrepris, avec en 1750 la pose du môle toujours présent aujourd'hui. Ces travaux s'achèveront en 1757.
En 1726, les navires mouillent dans une rade naturelle ouverte, protégée par le roc, mais sans les infrastructures modernes. Les bâteaux s'échouent sur la grève à marée basse — une pratique normale que vous n'avez jamais vue.


Quelques détails qui vous désorientent
Les vêtements. Les habitants de la Haute Ville portent presque tous un chapeau — les hommes, des tricornes ou des bonnets de laine ; les femmes, des coiffes blanches amidonnées.
Personne ne sort nu-tête, c'est inconcevable. Vous, en vêtements modernes, êtes un spectacle.
L'âge des gens. La population semble étonnamment jeune. C'est normal : l'espérance de vie à la naissance est d'environ 35 ans, non pas parce que tout le monde meurt à 35 ans, mais parce que la mortalité infantile est écrasante. Sur dix enfants nés en ce 18 juin 1726, quatre ne verront pas leur cinquième anniversaire.
Le bruit des cloches. L'église Notre-Dame, au cœur de la Haute Ville, rythme les heures de toute la communauté. Il n'y a pas d'horloges personnelles ou presque — on vit à l'heure des cloches. Ce matin, elles ont sonné prime à l'aube, tierce à mi-matinée. Les habitants savent quelle heure il est sans regarder leur poignet.
Quand la nuit tombe...
L'obscurité à venir. Ce soir, quand le soleil se couchera sur la baie du Mont-Saint-Michel, la Haute Ville plongera dans un noir presque total.
Quelques lanternes à suif ou à huile de baleine aux carrefours, quelques chandelles derrière les fenêtres — c'est tout.
Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les armateurs granvillais, enrichis grâce aux profits de la pêche et de la course, édifient de nombreux bâtiments de prestige — et encore plus longtemps avant l'éclairage public.
