Hervé Le Pelley, sieur de Pléville
Né à Granville le 27 mars 1699, 327 ans

Naître « sieur » dans une ville de marins
Hervé Le Pelley voit le jour à Granville le 27 mars 1699, dans une société où chacun occupe une place que la naissance a largement fixée. Son père, Jacques Le Pelley, sieur du Manoir, porte le titre d’écuyer. Il a été garde, puis commandant de la milice bourgeoise de la ville. Sa mère, Anne Françoise de La Piganière, est qualifiée de « noble dame ». La famille se tient donc au sommet de la bourgeoisie granvillaise, au contact d’une noblesse qu’elle frôle sans toujours y appartenir pleinement.
Dans cette ville close sur son rocher, le rang ne se lit pas seulement dans les titres. Il se lit aussi dans les signatures au bas des actes, dans le choix des parrains, dans la place à l’église et, à la mort, dans le lieu de la sépulture.
Mais ce rang ne nourrit pas. Selon les Mémoires de l’amiral, Jacques du Manoir aurait dissipé une partie de son bien à la cour. Ses fils doivent donc gagner leur vie. Deux prennent la mer : Hervé et son cadet Pierre, sieur de Tilly. Le troisième, René, entre dans l’Église et deviendra curé de Granville.
C’est le partage classique des familles de la bourgeoisie maritime : l’autel pour l’un, le pont d’un navire pour les autres. Le titre de « sieur de Pléville » restera attaché à Hervé toute sa vie. Il dit ce qu’il était par la naissance, non ce qu’il possédait.
La mer comme métier et horizon
À dix-neuf ans, Hervé embarque pour la Grande Baie de Terre-Neuve. À vingt ans, il est reçu maître et pilote. À vingt et un ans, il commande.
La pêche à la morue impose son rythme à toute une vie. On part en mars, on passe l’été à pêcher et à faire sécher le poisson sur les grèves du Nouveau Monde, on rentre en octobre ou en novembre. D’une année sur l’autre, le marin connaît davantage la brume de Terre-Neuve que les rues de sa ville natale. Sa maison, sa femme et ses enfants ne le voient que l’hiver.
Le métier est rude. Un navire peut compter jusqu’à soixante-dix hommes, qu’il faut commander, nourrir et ramener. Les rôles montrent des matelots de dix-sept à cinquante-sept ans, et des mousses de dix ans. Au retour, le capitaine rend ses comptes à l’armateur et au commissaire des classes.
C’est aussi un métier de réseau. Les armateurs qui confient leurs navires à Hervé portent les noms de Fontenelle Le Pelley, Longueville, Quinette et Hugon : ce sont des cousins, des alliés, des voisins. Le travail passe par la parenté, comme les mariages.
Le capitaine ne se choisit pas seulement pour son talent, il se recommande par son nom.
La mer n’est pourtant pas une vocation régulière. Hervé reste à terre en 1723, 1725, 1729, 1730 et 1732, puis de 1734 à 1736. Les archives ne disent pas pourquoi. Faut-il y voir la lassitude, la santé, le manque de commandements, ou le besoin de rester auprès des siens ? La question demeure ouverte.


Une famille frappée par les deuils
Le 4 septembre 1725, Hervé épouse Jeanne Julienne Belliard, fille d’un trésorier de la marine. En sept ans, le couple a cinq enfants, et presque autant de deuils.
Georges-René naît le 18 juin 1726, tandis que son père pêche sur le Grand Banc. Quatre mois plus tard, le 18 octobre, meurt Jacques du Manoir, le grand-père. Le beau-père Belliard disparaît vraisemblablement la même année.
Une fille, Jeanne Yvonne, naît en 1727 et meurt à vingt-deux mois.
Un fils, Nicolas, naît en 1729 et meurt à trois ans, le 23 novembre 1732.
Le 11 décembre 1732 naît Jeanne Pierrette Louise. Onze jours plus tard, le 22 décembre, sa mère meurt à son tour.
En un mois, Hervé perd un fils et sa femme. Il se retrouve seul avec des enfants en bas âge. Onze mois plus tard, il épouse Marie Le Virais, veuve et de cinq ans son aînée.
C’est un remariage rapide, comme il en était l’usage : un foyer sans mère ne pouvait pas tenir. Deux filles naissent de cette seconde union, en 1736 et en 1737. Aucun acte connu ne donne curieusement leur prénom. La seconde meurt en février 1740, à deux ans et demi, dix mois après son père.
Ce rythme de naissances et de morts n’a rien d’exceptionnel pour l’époque. Mais pour une seule maison, en quinze ans, il pèse lourd.
Un père absent, un fils formé par l’épreuve
Que put être la relation d’Hervé avec son fils aîné ? Les archives ne livrent aucun témoignage direct. On ne peut que croiser les dates, et avancer des hypothèses avec prudence.
Georges-René naît en l’absence de son père. De 1726 à 1731, Hervé passe la plupart des étés en mer. L’enfant ne le connaît sans doute qu’à la saison d’hiver. Les séjours à terre de 1729-1730, puis de 1734 à 1736, sont peut-être les seuls moments d’une présence prolongée.
À six ans, Georges-René perd sa mère et son frère Nicolas. À sept ans, il voit arriver une belle-mère. Ses études au collège de Coutances sont payées non par son père, mais par son oncle René, le curé. C’est l’indice d’une famille qui s’appuie déjà sur l’Église pour tenir son rang.
En avril 1739, l’enfant de douze ans s’embarque sur le Comte de Torigny suite au décès de son père le 20 avril à la Clémentière.
Rien n’autorise à reconstruire une psychologie. On peut cependant observer que l’amiral fera preuve toute sa vie d’une endurance et d’une indépendance remarquables.
Dans ses Mémoires, il évoque avec amertume la ruine familiale, qu’il impute à son grand-père et à sa belle-mère plutôt qu’à son père. Il dit avoir racheté de ses « sueurs » une partie de la maison paternelle. Ce silence respectueux sur Hervé, joint à l’effort de reconquérir le bien familial, laisse deviner un attachement filial réel. Il laisse aussi deviner une blessure : celle d’un enfant contraint trop tôt de se faire lui-même.


Le déclin et l’héritage
Les dernières années d’Hervé sont celles d’un lent effacement. Il ne commande plus. En 1737, il accepte de servir en second sur un petit navire armé par les Raiquot, pour une campagne qui rapporte peu. Il vit désormais à Saint-Pair, dans une maison louée aux Longueville, loin de la Haute-Ville où sa famille avait tenu son rang.
En 1738, il tombe malade. Il meurt le 20 avril 1739, à quarante ans. Son corps est ramené à Saint-Nicolas, dans le ressort de Granville, avec la permission du curé de Saint-Pair. Selon toute vraisemblance, c’est l’œuvre de son frère René, doyen de Saint-Pair.
Le rang lui reste jusqu’au bout. L’acte de sépulture le nomme « sieur de Pléville, bourgeois de Grandville et capitaine de marine ». La fortune, elle, s’est évanouie. Sa veuve finira ses jours pensionnaire de l’hôpital, trente-huit ans plus tard.
Pourtant, Hervé transmet plus qu’il ne semble. Il laisse à son fils un nom et un réseau d’armateurs. Il lui laisse surtout un métier : celui de la mer, qu’il avait exercé vingt ans durant. L’enfant embarqué en 1739 sur un navire d’une famille alliée deviendra capitaine de port, chef d’escadre, puis ministre de la Marine du Directoire.
Entre le père et le fils, la mer fut à la fois ce qui les sépara et ce qui les unit. L’un y perdit sa santé et sa fortune. L’autre y trouva sa gloire. Tous deux gardèrent la conviction qu’à Granville, un homme se juge à la manière dont il tient la mer.