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Son enfance

De sa naissance à son départ sur le Torigny

Lieux : Granville et Coutance

Pléville Le Pelley Georges-René Corsaire Granville Haute Ville 1726  vue des remparts.png

Granville, 18 juin 1726 — La naissance

Vous êtes arrivés dans la rue du Nord. Le vent se lève. Il est cinq heures. L’aube blanchit à peine la mer turquoise et déjà Granville est éveillée. Les frégates chargent leur cargaison pour partir commercer avec les ports normands.

 

La ville sent le goudron, le varech, la fumée de chêne, les harengs saurs. Le nez comprend avant les yeux : vous êtes sur un isthme,  la mer est partout.

 

Les remparts, presque neufs, trahissent un chantier récent. La Grand-Porte, avec son pont-levis de bois massif, est gardée par un milicien endormi. Ce n’est pas un décor : c’est une fortification qui se lève chaque nuit.

Rue Saint-Jean, une lumière brille à l’étage. La demeure des Pléville. Là-haut, une femme souffre depuis l’aube, entourée de sa sage-femme et de Demoiselle Virais.

À sept heures, les cloches de Notre-Dame sonnent la tierce. Un cri perce le silence. Georges-René Le Peley, fils de Hervé Sr de Pléville et demoiselle Jeanne Julienne Belliard son épouse, issu de légitime mariage, né le 18, a été baptisé ledit jour, écrit le vicaire. L’encre sèche vite. Le vent fait vaciller la chandelle.

Hervé de Pléville est en mer. Il ne saura qu’en septembre qu’il est père.

1728-1733 — L’apprentissage du monde

À deux ans, Georges court déjà sur les pavés inégaux de la rue Saint-Jean comme s’ils lui appartenaient. Les enfants de Granville grandissent dehors : ruelles, remparts, grève. Le monde est leur école.

Les rues enseignent la géographie : rue du Midi, rue du Nord, rue Saint-Michel, rue Notre-Dame. Les pierres, noircies par la pluie fréquente, brillent sous un ciel de Manche changeant.

 

Les vitres, en verre soufflé à la bouche, déforment les visages comme des miroirs de foire. Le soir, on vit à la chandelle ou à la lampe à huile de baleine. Les étoiles, elles, sont d’une netteté inouïe.

Jeanne Belliard élève ses enfants pendant les absences d’Hervé. Elle coud, cuisine, prie. Elle est le phare fixe de la maison quand le père est le navire absent. Georges l’observe, l’imite, absorbe tout.

Photo de Georges René Pleville Le Pelley à 6 ans dans les bras de sa mère.png
Photo de Georges René Pleville Le Pelley à 7 ans moi peur jamais.png

1731 — "Il finira par se casser une jambe"

La pluie tombe en fines gouttelettes sur les pavés luisants. Georges-René, cinq ans, bondit entre les flaques comme un cabri. « Regardez donc ce petit Pléville ! » lancent les passants.

 

Tout le monde se connaît à Granville. Moins de trois mille habitants.

 

Chaque famille a son histoire, sa réputation. On naît dans un réseau qui vous façonne avant même que vous ayez un avis.

Jeanne, la mer de Georges-René, penchée sur ses marmites, ne lève pas les yeux quand son fils rentre mouillé. L’odeur de soupe au chou se mêle à celle du sel imprégnant ses habits.

 

Hervé est parti en mars. Il ne rentrera qu’en septembre, le visage brûlé par le soleil des Grands Bancs, les poches pleines de pièces d’argent. Ou peut-être pas. La mer garde ses comptes.

1733-1738 — Les années de formation

Le port est le vrai professeur de Georges. Il y va quotidiennement, seul ou avec ses cousins. Ils apprennent ce qu’on n’enseigne pas dans les livres.

Le port de 1733 n’a pas de môle. Les navires mouillent dans la rade, protégée par le cap Lihou, et s’échouent sur la grève à marée basse. La frontière entre la mer et la terre est floue, rythmée par les marées les plus grandes d’Europe.

C’est Gros-Jean, le vieux matelot à la jambe de bois, qui lui donne ses premières leçons : « La mer, c’est pas une mère, petits. C’est une maîtresse cruelle. Elle vous caresse aujourd’hui, elle vous noie demain. » Georges écoute. Retient.

À huit ans, il entre au petit collège de Granville. On y apprend le latin, le calcul, la religion. Le latin entre dans sa mémoire comme un outil.

Photo de Georges René Pleville Le Pelley à 6 ans sur le port.png
Photo de Georges René Pleville Le Pelley à 7 ans avec son père.jpg

1738 — La mort de Jeanne

L’hiver 1737-1738 est rude. Jeanne Belliard tousse depuis l’automne. Une toux sèche, puis rauque, profonde. La tache rougeâtre qu’un soir Georges voit sur le châle de sa mère, il ne la comprend pas encore. Mais son corps, lui, a compris.

La mort est partout, ordinaire.

 

Jeanne part au printemps 1738, doucement, comme la marée qui descend. Sa dernière promesse : « Regarde toujours devant toi. Pas seulement l’horizon. Les rochers aussi. Les courants. Les autres hommes sur le pont. Parce que la mer, elle ne pardonne pas les rêves sans les yeux ouverts. »

 

Il le promet. Et il tiendra cette promesse.

Après la mort de Jeanne, Hervé confie son fils à la famille.

Printemps 1739 — "Le Taurigny lève l’ancre"

En 1739, un garçon de treize ans peut embarquer comme volontaire sur un navire de grande pêche. L’enfance s’arrête le jour où l’on est utile.

Ce matin d’avril, le Comte de Torigny est à quai. Cent tonneaux, construit quatre ans plus tôt. Son capitaine, Jacques Caillouët, est de la famille.

On charge les derniers barriques de sel, les filets, les hameçons. La traversée prendra cinq à six semaines.

Georges-René monte sur ce navire pour la première fois. Il n’a pas peur. Il a grandi au bord de cette mer. La mer n’est pas un inconnu pour lui. C’est la maison qui bouge.

Il pose le pied sur le pont. Le bois sent le goudron et le sel. Le capitaine note son nom sur le rôle. Mousse.

Derrière, sur le quai, les femmes agitent leurs mouchoirs. Les hommes regardent les voiles se dérouler dans le vent du nord-est. La marée est favorable. Le Comte de Torigny prend le large.


Et l’enfant de la mer commence enfin son histoire.

Photo de Georges René Pleville Le Pelley à 13 ans pour son départ sur le Torigny.jpg

36, rue de Doudeauville

75018 Paris

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