Hervé Le Pelley, capitaine terre-neuvier
Ce que révèlent les archives de l’Inscription maritime de Granville - Découvertes de Arno Le Viking, corsaire historien -

Une phrase de Maurice Collignon à l’épreuve des archives
Dans les pages qu’il consacra à Pléville, Maurice Collignon écrivait que son père, Hervé, « subvenait aux besoins des siens, commandant un navire terre-neuvier pour le compte de particulier ». La formule est juste dans son principe, mais elle demeure vague. Collignon ne nomme ni le navire ni l’armateur. Il ne dit pas davantage à quelle époque de la vie d’Hervé elle s’applique.
Le dépouillement des archives maritimes à Cherbourg a été engagé en 2026 par le "corsaire historien" Arno Le Viking.
Voici deux séries complémentaires. La première réunit les matricules des capitaines, maîtres et pilotes du quartier, tenus par le commissaire des classes pour les années 1718 à 1750 (cotes relevées au dos : 12 P 3 11, 12 P 3 24, 12 P 3 33 et 12 P 3 43). On y suit chaque inscrit année par année : ses embarquements, les navires qu’il monte, ses années à terre, ses maladies, et jusqu’à sa mort.
La seconde rassemble les rôles d’armement et de désarmement des navires granvillais, conservés en volumes annuels portant le cachet des archives de Saint-Servan. Au départ, le rôle d’armement nomme le navire, son port, son armateur et chaque homme d’équipage, avec l’avance versée à chacun. Au retour, le rôle de désarmement établit le compte définitif du voyage et le partage du produit de la pêche.
Ces deux séries montrent que la mer n’était pas pour Hervé un épisode, mais le métier de toute une vie.
Elles montrent aussi qu’il n’y eut pas un navire, mais une succession de bâtiments et d’armateurs, dont les noms dessinent un réseau social précis. Enfin, elles permettent pour la première fois de mesurer ce que rapportait cette activité, et donc d’apprécier ce que signifiait concrètement « subvenir aux besoins des siens ».
Un capitaine précoce (1718-1724)
Hervé Le Pelley, sieur de Pléville, apparaît pour la première fois dans les registres des classes en 1718. Il part cette année-là pour la Grande Baie, au nord de Terre-Neuve, sur le Saint-Clair. L’année suivante, il est second capitaine sur la Sainte-Anne. Le 21 avril 1719, à tout juste vingt ans, il est reçu maître et pilote à Granville.
Cette réception par l’Amirauté lui ouvre le commandement.
Il en fait usage aussitôt : dès 1720, il commande la Sainte-Anne, qu’il conduit de nouveau à la Grande Baie en 1721. En 1722, il reçoit un commandement d’une tout autre ampleur. Le rôle d’armement du 21 mars le montre à la tête du Saint-Nicolas : 140 tonneaux, 12 canons, 69 hommes d’équipage. Il y perçoit une avance de 300 livres, la plus forte du rôle, et deux lots sur le produit de la pêche. Le navire appartient au « sieur Des Fontenelles ». Deux ans après, le même armateur confie un navire au frère cadet d’Hervé, Pierre Le Pelley de Tilly.
Après une année passée à terre (1723), Hervé repart en 1724 comme second capitaine sur Le Bon, pour la Gaspésie. Ce navire de 130 tonneaux et 46 hommes appartient aux frères Gilles et Pierre Hugon. Son avance y demeure de 300 livres.
Au terme de cette première période, Hervé a vingt-cinq ans. Il est capitaine reconnu, recherché par les principales maisons d’armement de la place. Il a commandé l’un des plus gros terre-neuviers du port. Rien, à cette date, ne laisse présager un déclin.


Les années du premier mariage (1725-1733)
Le 4 septembre 1725, Hervé épouse Jeanne Julienne Belliard. Elle est la fille de Georges Belliard, sieur du Saussey, trésorier de la marine. Les rôles nous apprennent que ce beau-père n’était pas un inconnu pour lui : c’est au « sieur Belliard, trésorier des Invalides de la Marine », que les armateurs versaient les droits dus sur chaque rôle, et Hervé traitait avec lui depuis 1722 au moins. Ce mariage prolonge donc un lien professionnel.
• 1726. Il commande la Vierge-de-Grâce, navire de 70 tonneaux armé par M. de Longueville, pour le Grand Banc. Le navire part le 16 mars et ne rentre qu’en octobre. Hervé était donc en mer lorsque naquit, le 18 juin 1726, son fils Georges-René, le futur amiral. Il rentra pour trouver son propre père mort le 18 octobre. La même année, le nom de Belliard disparaît des rôles au profit d’un nouveau trésorier. C’est probablement l’indice de la mort du beau-père.
• 1727. Il sert comme second sous son cousin Jean-Baptiste Le Pelley des Scriziers, sur la Reine de France. Le navire est armé par Jean Quinette, sieur de la Hougue, lui-même cousin de Jean-Baptiste.
• 1728. Il commande Le François, 80 tonneaux, pour le compte de M. Delanoë Hugon, en Gaspésie.
• 1729 et 1730. Il reste à terre deux années de suite.
• 1731. Il repart pour treize mois sur le Marquis de Guynet, pour Terre-Neuve.
• 1733. Il commande le Saint-Guy, armé à Saint-Malo.
Entre ces deux dernières campagnes, en novembre et décembre 1732, il perd son fils Nicolas puis sa femme, morte onze jours après avoir mis au monde une fille. Il se remarie en novembre 1733 avec Marie Le Virais, veuve, cinq semaines après son retour de Saint-Malo.
Le constat est clair. Hervé n’a pas commandé un navire, mais au moins six, pour autant d’armateurs différents : Fontenelle Le Pelley, Longueville, Quinette, Hugon, et des armateurs malouins.
Ces « particuliers » appartiennent presque tous à un même milieu : des cousins, des alliés, des voisins de la Haute-Ville. C’est dans ce milieu que se jouaient à la fois les carrières et les mariages.
Ce que rapportait la mer
À Granville, la pêche à la morue se pratiquait « à la part ». L’équipage n’était pas salarié. Il recevait d’abord, au départ, une avance fixe, le « pot de vin ». Il se partageait ensuite, au retour, le cinquième du produit du poisson, divisé en lots. Le capitaine et son second avaient droit à deux lots, le matelot à un seul, le novice à une fraction. Le mousse, souvent, n’avait rien.
Pour Hervé, les avances connues s’établissent entre 250 et 300 livres.
Une campagne rapportait au capitaine de l’ordre de 400 à 500 livres, environ trois fois ce que touchait un matelot. Mais ce revenu était aléatoire, puisqu’il dépendait de la pêche et du cours de la morue. Il était aussi différé : le solde de la campagne de 1728 ne fut réglé qu’en août 1729, près d’un an après le retour du navire.
Surtout, ce revenu n’existait que les années d’embarquement. Or ces années se raréfient.
Période Campagnes Revenu maritime moyen estimé
1718-1724 6 campagnes en 7 ans environ 320 livres par an
1725-1732 4 campagnes en 8 ans environ 210 livres par an
1733-1739 2 campagnes à peine plus de 100 livres par an
À ce niveau, le capitaine terre-neuvier ne gagne guère plus qu’un journalier, alors qu’il doit tenir le rang d’un bourgeois de Granville et d’un « sieur de Pléville ».
La formule de Collignon mérite donc d’être nuancée. Hervé a bien fait vivre les siens par la mer, dans les années 1720. Dans les années 1730, la mer n’y suffisait plus. La famille vivait nécessairement sur d’autres ressources : le patrimoine, les dots, peut-être le crédit, et sans doute l’aide de son frère René, curé de Granville.


La dernière campagne et la fin (1734-1739)
Après son remariage, Hervé demeure trois années consécutives à terre, de 1734 à 1736. Le matricule se borne à noter, année après année, « resté chez lui ». Ce « chez lui » n’est plus la Haute-Ville : c’est la Clémentière, en Saint-Pair, un bien tenu par la famille Longueville, celle-là même qui avait armé la Vierge-de-Grâce en 1726.
Il reprend la mer une dernière fois en 1737. Le 16 mars, il embarque, non plus comme capitaine mais comme second, sur La Thérèse. C’est un terre-neuvier de 80 tonneaux, construit à Granville l’année précédente et armé par François Raiquot, sous le commandement de Pierre Raiquot, pour la Grande Baie. Le rôle de désarmement, certifié le 8 octobre 1737, énumère les trente et un hommes du bord. On y trouve Hervé, désigné par son renvoi au matricule, et un jeune matelot de vingt et un ans nommé Julien Le Pelley. Le lot ne vaut cette année-là que 47 livres, et Hervé touche 94 livres. Pendant son absence, sa femme met au monde une fille, qui ne vivra que deux ans et demi.
L’année suivante, le commissaire des classes écrit en face de son nom : « chez luy malade ». Hervé Le Pelley meurt à la Clémentière le 20 avril 1739, à quarante ans. Il est inhumé le lendemain à Saint-Nicolas-près-Granville. Le matricule, tenu à distance, portera par erreur la date du 3 février.
Le même mois d’avril 1739, son fils Georges-René, âgé de douze ans, embarque sur le Comte de Torigny. Ce terre-neuvier de 100 tonneaux et 18 canons est armé par un Couraye du Parc, famille alliée aux Longueville. Tout porte à croire que l’entrée du futur amiral dans la carrière maritime s’est faite grâce au réseau que son père avait tissé pendant vingt ans.
Au terme de cette enquête, la phrase de Maurice Collignon peut être réécrite avec précision. Hervé Le Pelley fut capitaine terre-neuvier de 1719 à 1737. Il commanda successivement la Sainte-Anne, le Saint-Nicolas, la Vierge-de-Grâce, Le François, le Marquis de Guynet et le Saint-Guy, pour le compte d’armateurs granvillais et malouins souvent liés à sa famille. Il fit vivre les siens par la mer tant qu’il put naviguer. Mais son revenu déclina à mesure que ses embarquements se raréfiaient, jusqu’à la maladie et à une mort qui laissait sa veuve et ses enfants dans une situation précaire.
Deux sources permettront de compléter ce tableau : l’inventaire dressé après son décès, et les rôles des campagnes de 1731 et 1733. Elles restent à retrouver.