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Déchiffrage du registre paroissial de Granville - 1733 - Travaux réalisés 2021 + MAJ 2026

Fonds : Archives départementales de la Manche. Objet initial : familles Le Pelley / du Manoir / Fontenelles, Fougeray, Hamel, Le Virais veuve Blanquerie. Trois campagnes de dépouillement et de déchiffrage. Document de synthèse. Il est écrit pour être lu seul par un enquêteur qui n'a suivi aucune des campagnes.

Point clé :
Le mariage d'Hervé Le Pelley et de Marie Le Virais - Granville, 23 novembre 1733

Hervé Le Pelley se marie à quarante ans passés, six jours avant l'Avent, dans sa propre paroisse, devant cinq témoins lettrés dont aucun n'est déclaré son parent, sans son frère qui est curé du lieu et qui baptise en personne la veille et le lendemain, sans sa mère que l'acte ne dit pas morte, sans un seul parent de sa femme, et l'acte prend soin de préciser que son père à lui est décédé sans jamais dire que sa femme est veuve.
Chacun de ces traits pris isolément a une explication banale. C'est leur accumulation dans un acte de six lignes qui appelle une vérification.

1. L'ACTE
M[essi]re HERVÉ LE PELLEY, s[ieu]r de PLESVILLE, fils de FEU M[essi]re Jacques Le Pelley, s[ieu]r du MANOIR, et de d[emoise]lle ANNE FRANÇOISE DE LA PIGANIÈRE ; et d[emoise]lle MARIE LE VIRAIS, fille de [abréviation non résolue] FRANÇOIS LE VIRAIS et de JEANNE DESDORITITS —
après la publication d'un ban et dispense des deux autres, en date du [quantième couvert d'un pâté d'encre] 9bre 1733, dûment registrée et insinuée, dont les parties ont été relaissis [?], en présence des témoins cy-dessous signés ; et toutes autres formalités et cérémonies dûment observées, et les fiançailles faites, ont reçu la bénédiction nuptiale le 23e 9bre 1733 par moi vicaire soussigné ;
présence de d[emoise]lle LOUISE DUHOMMEL, d[emoise]lle FRANÇOISE DE LA PIGANIÈRE, M[essi]re JACQUES DESMERÉE prêtre, M[essi]re JEAN LE LANDAIS, et PIERRE VINCENT, qui ont signé ce dit jour et an que dessus.
Signatures : marie Le virais — plesville lepelley — [C/L]a[u]de du Hommèel — françoise de la piganiere — J. Desmrée p[t]re — J[?]s le Landaiz — Laurence villalar — P. P. Vincent — p. Louarde

Ce que l'acte donne de ferme : la date, le lieu, les deux filiations, le décès de Jacques Le Pelley du Manoir, le prénom composé de la mère (Anne Françoise, que la littérature ignore), et la graphie Desdoritits (A vérifier) pour la mère de l'épouse.

Portée généalogique. Anne Françoise de la Piganière est mère d'Hervé, donc — par construction — mère de René Pierre Le Pelley du Manoir, curé de Granville, et grand-mère de Georges-René Pléville Le Pelley (1726-1805), futur ministre de la Marine. C'est le seul point du dossier qui passe d'une source d'annuaire à une preuve d'acte.

2. LES SIX ANOMALIES

Elles ne se valent pas. Elles sont classées de la plus solide à la plus fragile.

2.1 Le mot veuve manque — et le clerc distingue feu dans la même phrase
La littérature généalogique en ligne donne partout : Marie Le Virais, veuve de M. Blanquerie. L'acte la dit demoiselle Marie Le Virais, fille de…, et elle signe de son nom de fille.

L'objection immédiate — ce clergé enregistre les femmes sous leur nom de jeune fille — est exacte mais ne sauve rien, parce que la mention de veuvage, elle, n'est jamais omise dans ce registre.

Trois exemples, tous du même clergé :
• Marie Fougeray, veuve de Pierre Hélet (12 mars)
• *Catherine Le Feté, **veuve d'*Olivier Esnout (16 septembre)
• Marguerite Halbot, veuve de Jacques Fontaine (20 novembre — trois jours avant)

Le troisième exemple est décisif : le curé écrit veuve de trois jours avant, dans le même registre.

Et l'argument se renforce d'un cran à l'agrandissement. Dans la même phrase, à deux lignes de distance, le clerc écrit :

pour le marié fils de FEU M[essi]re Jacques Le Pelley
pour l'épouse fille de [—] François Le Virais

Le mot feu est présent d'un côté et absent de l'autre, sous la même plume, dans la même période. Ce n'est pas une négligence de copie : c'est une distinction faite exprès.

Conséquence. Ou bien le veuvage Blanquerie est une erreur de la littérature, ou bien l'acte omet volontairement ce que ce clergé porte systématiquement. La première hypothèse est de loin la plus économique.

Test décisif, et il est simple : chercher un mariage Le Virais × Blanquerie à Granville, ~1715-1732, et une sépulture Blanquerie avant novembre 1733. Leur absence, dans un registre par ailleurs complet, réglerait la question.

2.2 Le curé ne marie pas son propre frère — alors qu'il est en ville et qu'il officie la veille

René Pierre Le Pelley du Manoir est curé titulaire de cette portion et frère aîné ou cadet du marié. Il n'apparaît nulle part dans l'acte : ni célébrant, ni témoin, ni signataire. C'est le vicaire P. Louarde qui officie.

On pourrait supposer une absence matérielle. Le registre l'interdit.
Le curé officie en personne, de sa propre main :
Date Acte Officiant
20 nov. D. Marguerite Halbot, 74 ans le curé
22 nov. B. Marie Jeanne Perrette Le Chevalier le curé
23 nov. M. HERVÉ LE PELLEY, son frère le vicaire Louarde
2 déc. D. Marie Le Buhé, 4 ans le curé
20 déc. B. Louis Pierre Étienne Le Pelley de Fontenelle le curé
[≥20] déc. M. Lucas de Grandjardin × Louvel le curé

La veille du mariage de son frère, il baptise un enfant en personne. Le lendemain du mariage, il continue.

Quatre semaines plus tard, il baptise en personne un enfant Le Pelley d'une autre branche, et il marie en personne le fils Lucas.

Il était là. Il officiait. Il n'a pas célébré le mariage de son frère.

Trois lectures restent ouvertes, aucune n'est appuyée par une pièce : convenance canonique ou personnelle ; empêchement ponctuel ce jour-là ; désaccord familial. Ne pas trancher. Mais l'anomalie, elle, est établie : ce n'est pas une absence, c'est un choix.

2.3 Aucun parent des mariés n'est présent — et deux d'entre eux sont peut-être vivants

L'acte ne nomme aucun père, aucune mère, aucun frère, aucune sœur, aucun oncle des deux époux. Il ne contient pas non plus la formule de consentement parental, omniprésente ailleurs.

Or, par la lecture même de l'acte :
• Anne Françoise de la Piganière, mère du marié, n'est pas dite feue ;
• François Le Virais, père de l'épouse, n'est pas dit feu non plus (§ 2.1).
Les deux seuls parents que l'acte laisse présumer vivants sont absents du mariage de leurs enfants.

Le contraste avec les cinq autres mariages de la même semaine est frontal :
Mariage Parenté nommée dans l'acte
5 nov. — Jourdan × Clement deux mères, un grand-père, un oncle, une cousine, une sœur
23 nov. — LE PELLEY × LE VIRAIS aucune
25 nov. — Ellies × Le Mesle « du consentement de leurs parents dûment en forme »
25 nov. — Racicot × Gros père et mère de l'épouse, nommés
25 nov. — Duron × Le Hoguais père et mère de l'épouse, mère du marié, nommés
28 nov. — La Mort × De Lépine « du consentement de leurs parents et amis »

Nuance à porter au crédit de l'acte : Hervé a environ quarante ans et un fils de sept ans ; le consentement parental n'est juridiquement pas requis pour lui. Cela explique l'absence de la formule. Cela n'explique pas l'absence des personnes.

2.4 Aucun lien de parenté n'est indiqué pour aucun témoin

Le rédacteur de ce registre précise normalement les liens, systématiquement et avec soin : « mère dudit », « grand-père de ladite », « son oncle », « cousine dudit », « sœur de ladite », « frère dudit sieur Grandjardin », « père de l'épouse ».

Dans l'acte du 23 novembre, pas un seul des cinq témoins n'est rattaché à qui que ce soit. Ils sont posés côte à côte, sans qualité relationnelle.

C'est d'autant plus frappant que l'un d'eux porte le nom de la mère du marié :
Demoiselle FRANÇOISE DE LA PIGANIÈRE signe le mariage du fils d'Anne Françoise de la Piganière — et l'acte ne dit ni sa tante, ni sa cousine, ni sa sœur, ni rien.

Un clerc qui écrit « Gaud Hugon aussi son oncle » dix-huit jours plus tôt sait parfaitement faire. Ici, il ne le fait pas.

2.5 Le cortège est celui du marié, pas celui de la mariée

Les cinq témoins nommés, plus le signataire non nommé :
Témoin
Ce qu'on en sait :
Côté d[emoise]lle Louise Du Hommel non mariée, signe, citée la première, avant le prêtre Le Pelley — voir ci-dessous
d[emoise]lle Françoise de la Piganière non mariée, signe
Le Pelley (nom de la mère du marié)
M[essi]re Jacques Desmarée, prêtre sacristain suppléant de la paroisse, clergé local
M[essi]re Jean Le Landais signe ; nom inconnu du reste du registre ?
Pierre Vincent signe P. P. Vincent ; famille présente à Granville ?
Laurence Villalar signe sans être nommé dans l'acte ; nom sans écho dans tout le corpus 1733 ?
Pas un seul Le Virais.
Pas un seul Desdoritits.
Aucun parent de la mariée, sous aucun nom.
Et Louise Du Hommel est la vraie surprise : la même que la noble dame Louise Du Hommel qui, vingt-sept jours plus tard, tient sur les fonts Louis Pierre Étienne Le Pelley, fils du sieur de Fontenelle, baptisé par le curé en personne.

Une femme, non mariée, citée en tête des témoins avant un prêtre au mariage de l'aîné du Manoir ; et marraine, un mois après, de l'héritier de la branche de Fontenelle.

Elle est au centre des deux branches Le Pelley, et son nom n'apparaît nulle part ailleurs dans le registre de l'année !

Réserve honnête : la signature du 23 novembre reste ambiguë ([C/L]aude du Hommeel). Le corps de l'acte, écrit posément par le clerc, doit primer — mais le point mérite d'être revu.

2.6 Le seul chiffre qui daterait la procédure est couvert d'un pâté d'encre

L'acte mentionne une dispense « en datte du ⬛ 9bre 1733 ». Le quantième est illisible sur cette copie. C'est précisément le nombre qui dirait si la procédure a duré trois semaines ou trois jours.

Ne rien en tirer. Un pâté d'encre sur un registre du XVIII^e siècle est banal, et rien n'indique qu'il soit autre chose qu'un accident de plume. Cette anomalie-ci n'est pas une anomalie ; c'est un dommage matériel. Elle est signalée parce qu'elle est réparable : voir § 4.

3. CE QUI N'EST PAS ANORMAL — et qu'il ne faut pas verser au dossier

Une note qui ne cherche que les singularités finit toujours par en trouver.

Quatre traits de cet acte ont l'air curieux et ne le sont pas.
a) La dispense de deux bans n'a rien d'exceptionnel — c'est la saison. Le premier dimanche de l'Avent 1733 tombe le 29 novembre. Passé cette date, plus de bénédiction nuptiale solennelle. Six mariages sont célébrés à Granville du 23 au 28 novembre, dans les six derniers jours avant le temps clos, et trois d'entre eux portent une dispense de bans (datées des 17, 23 et 24 novembre). Le bureau du grand vicaire de Coutances traite un flux continu de demandes granvillaises cette semaine-là. Hervé Le Pelley est le premier des six, pas un cas isolé. Toute lecture de la dispense comme un signe de hâte suspecte est à écarter.

b) L'épouse signe de son nom de fille. C'est la pratique constante de ce clergé, y compris pour des femmes mariées de longue date. Aucun enseignement.

c) L'acte revendique la pleine régularité. Il porte « toutes autres formalités et cérémonies dûment observées », « les fiançailles faites », « dûment registrée et insinuée ». Il n'y a pas d'informalité déclarée. La singularité n'est pas dans les formes annoncées : elle est dans la maigreur du monde présent. L'acte dit que tout a été fait dans les règles, et il montre une assemblée sans un parent. C'est cette tension-là qui est intéressante, et pas autre chose.

d) L'acte est bref. Bien des mariages de ce registre le sont. Ce n'est pas sa brièveté qui étonne, c'est sa composition.

4. Point d'attention de l'enquête

Le hasard...Certains mariages se font en petit comité sans qu'il y ait rien à comprendre. Un remariage de veuf quadragénaire, à la veille de l'Avent, avec cinq témoins lettrés dont un prêtre, n'a rien d'un scandale.

La seule anomalie qui résiste est celle du § 2.2 : le curé officie la veille, officie le lendemain, officie pour d'autres Le Pelley un mois plus tard — et ne célèbre pas le mariage de son frère. Cela ne peut être ni une lacune de série, ni un accident de copie, ni un effet d'échantillon.

Note d'analyse — annexe au dossier de synthèse de reprise du registre de Granville, année 1733. Toutes les lectures reposent sur des captures d'écran filigranées ; le mariage du 23 novembre est le seul acte du corpus à avoir été relu sur agrandissement, et cette relecture a corrigé trois lectures sur cinq points examinés. Le taux d'erreur résiduel sur le reste du dossier n'est pas négligeable.

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