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Le cahier oublié qui raconte comment Granville a été fondée — et volée

Un registre municipal de 1732, conservé aux Archives de la Manche, contient neuf actes recopiés qui remontent jusqu'à 1439. On y lit, noir sur blanc, que la ville n'est pas née d'une conquête mais d'un contrat. Et que ce contrat a été effacé.

Un document que personne n'a jamais lu en entier

Il porte la cote 225 NUM 003. C'est le registre ouvert par la municipalité de Granville le 30 novembre 1732, sous la gestion des échevins Le Blanc, Perrée et de La Haye. Un cahier de papier, relié, un peu piqué d'humidité sur les bords, mais dans un état de conservation remarquable pour son âge — et intégralement numérisé, consultable en ligne par n'importe qui.

En tête de ce registre neuf, le greffier a recopié, sur une vingtaine de pages, les vieux titres de la ville. Les chartes fondatrices, les privilèges royaux, les sentences de justice. Un cartulaire — un recueil de preuves.

Le document n'est pas inconnu des érudits. Follain en a publié des extraits en 1842, Le Héricher en 1846, Méniger en 1880, La Morandière en 1947. Mais ces quatre éditions ont un point commun, que la recherche locale a elle-même souligné : toutes sont incomplètes. On y a pris ce dont on avait besoin, on a laissé le reste. Personne, en cent quatre-vingts ans, n'en a établi la transcription intégrale, ligne à ligne, avec l'appareil critique qui permet à un lecteur de vérifier.

C'est ce travail que l'équipe des Éditions Sutterfield a mené à son terme, et qu'elle tient à la disposition du public. Chaque ligne du cahier y porte une référence stable et un indice de fiabilité, les passages douteux sont signalés comme tels plutôt que lissés, et les corrections faites en cours de route sont consignées dans un journal pour que chacun puisse juger de la méthode. Le document est ouvert : on peut le contester, et c'est fait pour.

Ce que le cahier dit, et qu'on ne savait pas lire

L'histoire officielle de Granville tient en une phrase : les Anglais s'emparent d'un rocher désert vers 1440, y bâtissent une forteresse, les Français la reprennent.

Le cahier de 1732 dit exactement cela — dans les lettres du roi Charles VII de mars 1445, qui décrivent une place édifiée par l'ennemi « par forme de nouvelle habitation et création de ville » sur un roc où il n'y avait rien.

Sauf qu'un autre document existe. Et il raconte autre chose.

Le contrat

Le 26 octobre 1439, à Granville, devant Jean Perrée le Jeune, tabellion juré au siège de Saint-Pair, et en présence de deux témoins, un homme reconnaît « de sa bonne volonté sans nul pourforcement » avoir pris à bail un rocher.

Cet homme s'appelle Thomas, sire d'Escalles, vidame de Chartres, capitaine général des Basses Marches et sénéchal de Normandie. C'est l'un des principaux chefs de guerre anglais du royaume. Le bailleur s'appelle Jean d'Argouges, écuyer, seigneur de Gratot et de Granville — un seigneur normand.

L'acte est un bail à fieffe, c'est-à-dire une concession perpétuelle avec transfert de propriété. Il est passé devant l'officier compétent, scellé du sceau des obligations de la vicomté de Coutances, avec témoins nommés et clauses détaillées. C'est un contrat de droit privé, dans les formes, et il n'y manque rien.

Le cartulaire de 1732 conserve la version royale : un rocher vide, une usurpation anglaise, une reprise légitime.

Le vidimus du bail de 1439 conserve la version notariale : une concession régulière, librement consentie, opposable à tous.

Les deux textes décrivent le même rocher et ils sont incompatibles.

Or — et c'est là que le dossier devient vertigineux — les deux se trouvent dans la même main. Car le cartulaire contient aussi la sentence de février 1484, par laquelle Pierre d'Argouges, petit-fils du bailleur, vient devant le lieutenant du bailli de Cotentin produire la charte de son aïeul pour défendre son patronage contre le procureur du Roi.

Il l'avait fait vidimer huit jours plus tôt, le 26 janvier 1484. Huit jours. Ce n'est pas de la conservation d'archives, c'est de la préparation de procès.

Le seul document au monde qui prouvait la régularité de l'installation anglaise à Granville a été ressorti d'un coffre normand par un Français, quarante-cinq ans après les faits — non pour rendre justice à Thomas Scales, mais pour garder une nomination d'ecclésiastique.

Il a gagné. La main du Roi fut levée.

Comment un titre légal disparaît

Que devient le bail de 1439 dans l'intervalle ?

Le cartulaire répond en cinq mots, dans la sentence de 1484 : le patronage reviendrait à la couronne « à raison de la confiscation de défunt Me Thomas de Lescalles, chevalier anglais ».

Confiscation. Pas nullité du contrat, pas vice de forme, pas prescription. On ne conteste pas le titre : on saisit les biens d'un ennemi. C'était l'instrument régulier par lequel un souverain effaçait les droits acquis sous domination adverse, et les deux camps l'ont pratiqué sans état d'âme pendant toute la guerre de Cent Ans.

Autrement dit : le droit n'a pas été ignoré. Il a été plié. Un contrat privé parfaitement valable a été absorbé par le droit de la guerre — et l'histoire officielle a fait le reste, en effaçant jusqu'au souvenir qu'il y avait eu un contrat.

Ce qui disparaît dans l'opération n'est pas rien. Selon la tradition locale, les Anglais entreprennent dès 1440, en même temps que l'enceinte de la Haute Ville, la construction d'une église neuve en granit de Chausey, amené par gabares. Le clocher et les travées entre transept et chœur de l'actuelle Notre-Dame du Cap Lihou en proviennent : ils sont toujours debout, au cœur de l'édifice, et vous pouvez aller les regarder.

Scales a fait bâtir une église dont un autre nommait le curé. Puis il a tout perdu.

À qui cela a-t-il profité ?

C'est la question que l'on ne pose jamais, et le cahier permet d'y répondre.

Aux Argouges. Ils cèdent un rocher nu en 1439 et récupèrent, quarante-cinq ans plus tard, le patronage de l'église d'une ville devenue prospère — c'est-à-dire le droit d'y placer leurs fils et leurs neveux. En 1490, Robert d'Argouges, docteur en décret et chanoine de Coutances, y est installé. La famille n'a rien construit, rien financé, rien défendu. Elle avait seulement fait écrire une clause.

Au roi de France, qui hérite d'une place forte fortifiée aux frais de l'adversaire, et qui n'a plus qu'à la peupler.

Aux nouveaux habitants, à qui Charles VII distribue gratuitement, en 1445, les emplacements vides « pour édifier et faire habitation, et être ce en propre héritage d'eux et de leurs hoirs perpétuellement », avec exemption de taille à perpétuité. Une ville offerte, sur des remparts payés par d'autres.

Et au détriment de Saint-Pair, le bourg voisin. Le même privilège interdit toute hostellerie, foire ou marché à une lieue à la ronde et oblige à porter toutes les denrées à Granville. Saint-Pair, à une demi-lieue, se trouve juridiquement empêché de renaître. On avait d'ailleurs démonté ses halles et ses maisons pour construire Granville : une ville bâtie avec les pierres d'une autre, puis protégée contre elle par une clause de non-concurrence.

L'intérêt militaire a servi de motif. L'intérêt financier, lui, a servi de moteur — et il a duré bien plus longtemps que la guerre.

Trois siècles à défendre une exemption

La suite du cahier ne parle presque plus de guerre. Elle parle d'argent.

En 1463, Louis XI doit consentir un échange considérable avec l'abbaye du Mont Saint-Michel pour détacher juridiquement le rocher de la baronnie de Saint-Pair : des moulins, des fiefs, des rentes, l'extinction de créances anciennes. Ce que le roi paie très cher en 1463, Argouges l'avait cédé en 1439 contre une couronne de fleurs.

En 1674, Louis XIV confirme les privilèges. En 1702, la ville les fait enregistrer. Et en 1708, la Cour des Aides de Rouen tranche un procès où Nicolas Eudes, chirurgien, doit prouver que sa famille est granvillaise depuis assez longtemps pour être exemptée d'impôt. Il produit son extrait de baptême de 1646, celui de son père de 1628, les contrats de son grand-père de 1618, son contrat de mariage passé à Rennes. L'administration, elle, exigeait deux listes séparées : les anciens bourgeois d'un côté, les nouveaux venus de l'autre.

Deux cent soixante-neuf ans après le chapeau de roses, on plaide toujours la même question : à partir de quand est-on d'ici ?

Pourquoi ce cahier compte

Les Archives départementales de la Manche ont brûlé en 1944, pendant les combats de Normandie. L'original du bail de 1439 est perdu. Le vidimus de 1484 est perdu. La copie de 1508 est perdue. Le sceau de la vicomté de Coutances n'existe plus que par un moulage : l'original a disparu dans l'incendie, avec le fonds de l'abbaye du Mont Saint-Michel.

Ce qui subsiste, c'est la copie qu'un greffier a prise le temps de faire en 1732, sans autre raison que la prudence administrative — et quelques éditions partielles du XIXe siècle qui, par chance, ont été faites avant que les moisissures n'aient gagné le papier.

Un fonctionnaire municipal qui recopie de vieux parchemins en tête d'un registre neuf sauve, sans le savoir, deux siècles à l'avance, ce que la guerre allait détruire.

Consulter le déchiffrage

Le cartulaire de Granville est aujourd'hui transcrit dans son intégralité — vingt vues, dix actes, de 1439 à 1708 — avec pour chaque ligne une référence citable, un indice de fiabilité, les lectures alternatives lorsqu'il y en a, et le relevé des passages que l'humidité a rendus définitivement illisibles.

L'équipe des Éditions Sutterfield tient ce déchiffrage ligne à ligne à la disposition du public. Adressez votre demande à olivier.legrand@sutterfield.fr en indiquant "Demande du déchiffrage du cartulaire de 1732 de Granville". Il est destiné autant au chercheur qu'au curieux, et il est fait pour être vérifié : les points litigieux y sont listés séparément, à l'intention des paléographes qui voudraient trancher.

Il reste des choses à lire. Une quinzaine de lignes, sur une page qu'aucun cliché n'a encore couverte. Un nom de capitaine à confirmer. Un chiffre, effacé par une auréole d'humidité, qui donnait la longueur de la corde avec laquelle on a tracé, en 1463, la frontière entre Granville et Saint-Pair.

Le cahier n'a pas fini de parler.

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