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Le capitaine de la rue Saint-Jean

Pierre-Louis-Étienne Le Pelley-Dumanoir

Le 25 janvier 1808, à neuf heures du matin, un notaire pousse la porte d'une maison de la rue Saint-Jean, à Granville.  Un officier est mort. Ce notaire vient inventorier le bien de ce grand capitaine qui a passé soixante ans en mer, connu la prison anglaise, armé ses propres navires et traversé la Terreur. Il s'appelait Pierre-Louis-Étienne Le Pelley-Dumanoir. L'histoire a retenu son cousin, l'amiral Pléville Le Pelley, et son fils, le vaincu de Trafalgar. Lui, elle l'a oublié.

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Deux cousins sur le même pont

Il naît à Granville le 19 décembre 1733, dans une ville serrée sur son rocher de granit, où tout le monde se connaît et où chaque famille compte ses marins. Son baptême le nomme Louis-Pierre-Étienne ; la vie l'appellera Pierre-Louis-Étienne.

 

Son père, Pierre-Robert Le Pelley, sieur de Fontenelle, est officier d'infanterie. Sa mère, Anne-Marie Guyonne Gigeon de Kermain, porte un nom venu d'ailleurs.

 

L'enfant hérite surtout d'une légende familiale. Son grand-père, Jacques Le Pelley, sieur du Manoir, écuyer, a commandé pour le roi à Granville. À en croire le récit qu'en fera plus tard le cousin Pléville, ce courtisan joueur, amateur de faste, a dilapidé une fortune immense. Il meurt en 1726, laissant à ses fils un nom plus brillant que leurs coffres.

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​Parmi ces fils, Hervé, sieur de Pléville, capitaine terre-neuvier. Son garçon, Georges-René, a sept ans de plus que notre héros. Les deux enfants sont cousins germains, petits-fils du même Jacques. Leurs destins vont se croiser toute leur vie.

Les années de fer

Le premier croisement a lieu au printemps 1747. La France est en guerre avec l'Angleterre, et les armateurs granvillais lancent leurs corsaires. Sur l'Aimable-Grenot, de la maison Couraye du Parc, embarquent ensemble les deux cousins. Georges-René a vingt et un ans ; il a déjà perdu une jambe sous un boulet anglais. Pierre-Louis-Étienne en a treize. Le premier sera amiral et ministre. Le second, pour l'heure, découvre la mer.

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À Granville, on ne devient pas marin, on y naît. De 1751 à 1755, le jeune Le Pelley fait cinq campagnes de pêche à Terre-Neuve comme volontaire : des mois de brume, de froid et de morue salée sur les bancs. C'est l'école de tous les capitaines de la ville.

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Puis la guerre de Sept Ans éclate. Enseigne sur le Machault, il est pris par les Anglais le 30 décembre 1756. Commencent trois ans et demi de captivité, jusqu'au 30 mai 1760. Il rentre, repart aussitôt sur le Mesnil, de Saint-Malo, en janvier 1761. L'année suivante, nouvelle prise. On l'enferme à Guernesey. Le 21 mai 1762, il s'évade ; trois jours plus tard, il est à Granville.​

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Pierre-Louis-Étienne Le Pelley-Dumanoir à 40 ans.png

Cet homme-là ne se laisse pas tenir longtemps. Le 27 mars 1765, il épouse Jeanne-Élisabeth Lucas de Lezeaux, de dix ans sa cadette, fille d'un armateur de la pêche sur le navire duquel il sert. Le mariage l'ancre dans l'une des grandes familles marchandes de la ville. Un mois plus tard, le 25 avril, il lui signe une procuration devant notaire : le marin repart, l'épouse gérera.

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Le 28 janvier 1767, l'amirauté de Granville le reçoit capitaine. Après le naufrage de la Princesse de Monaco, il commande pendant dix ans des morutiers au Petit-Nord, sur la côte de Terre-Neuve. Quatre enfants naissent entre deux saisons : deux fils, Pierre-René-Marie-Étienne, le 2 août 1770, et Armand ; deux filles, Anne-Marie et Henriette-Marie.

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Pendant ce temps, le cousin Georges-René a pris le large d'une autre manière. Installé à Marseille, il fait une carrière d'officier du port et se taille une réputation. Les deux hommes vivent désormais loin l'un de l'autre. Mais une maison les relie encore.

La maison des ancêtres

Rue Saint-Jean se dresse la maison de famille des Le Pelley. Elle est échue à Hervé, le père de Georges-René, dans la succession de sa mère, Anne-Françoise de La Piganière. Puis la belle-mère de Georges-René, Marie Le Virais, l'a grevée d'emprunts.

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Cette belle-mère meurt le 12 juillet 1777, pensionnaire à l'hôpital de Granville. Le cousin peut enfin vendre. Il l'écrira lui-même en 1799, dans ses Mémoires : après sa mort, « je vendis cette maison à mon cousin du Manoir Le Pelley, fils de Fontenelle ; ce qu'il m'en donna éteignit les emprunts ». Le geste est double. Pléville se libère des dettes ; Pierre-Louis-Étienne garde la maison dans la famille.

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L'acte de vente, lui, n'a jamais été retrouvé. Il a pu être passé par procuration, Pléville vivant au loin. Les archives du contrôle des actes ont brûlé en 1944. On sait seulement qu'en 1773 déjà, un « Lepelley Dumanoir, officier » habite la rue Saint-Jean.

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L'acheteur a d'autres soucis : la guerre d'Amérique rallume la course. En 1780, il prend le commandement du Duc de Mortemart, corsaire de Saint-Malo. Le 1er janvier 1781, il est pris une troisième fois. Il ne rentre que le 1er février 1782. À près de cinquante ans, il ne renonce pas.

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Il devient même armateur. D'avril 1783 à juillet 1784, il arme la Sainte-Famille, un navire de 200 tonneaux, et en reste capitaine jusqu'en avril 1786. C'est l'apogée d'une vie de marchand de mer : une maison de ville, un navire à soi, un fils aîné entré dans la marine en 1787. Deux ans plus tard, la Révolution commence.

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siege of Granville, 14 November 1793.png

La maison qui s'efface

En 1791, la Révolution le met à la demi-solde avec le grade d'enseigne. Il a cinquante-sept ans et vit de sa pension de marine, 408 francs, et de quelques rentes. En 1793, le rôle des contributions foncières inscrit « Lepley Du Manoir » pour une maison, évaluée 130 livres. Ce sera sa dernière trace de propriétaire en ville.

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Car l'année 1793 est celle de tous les dangers. Le 17 septembre, la loi des suspects vise les ci-devant nobles, leurs proches, ceux qui ne peuvent prouver leur civisme. Or le petit-fils d'un écuyer, ancien commandant pour le roi, a de quoi inquiéter. Le 14 novembre, l'armée vendéenne assiège Granville ; les faubourgs brûlent. Le représentant en mission Le Carpentier tient la Haute-Ville.

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Dans ces mêmes mois, à Marseille, le cousin Pléville apprend qu'il est dénoncé au tribunal révolutionnaire. Un décret contre les ex-nobles et chevaliers de Saint-Louis lui ferme Marseille, puis Paris. Il traverse la France de comité en comité, son passeport à la main, prêt, écrit-il, à mourir. Les deux cousins portent le même nom, et ce nom est devenu un danger.

À Granville, aucun document connu ne montre Pierre-Louis-Étienne arrêté ou inquiété.

 

Mais sa maison, elle, disparaît des papiers. Le 30 avril 1795, il permet encore à un voisin d'abattre des arbres « le long du mur de son jardin ». Quelques mois plus tard, en l'an IV, la maison que l'on appelle aujourd'hui le 93 rue Saint-Jean appartiendrait, selon Collignon (1976), à une certaine veuve Lecarpentier.

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Le 27 avril 1798, ou trois semaines plus tard selon la lecture, coup de théâtre discret. Son gendre, Clair-Pierre-Antoine Le Boucher-Duvigny, lieutenant de vaisseau, mari de sa fille Anne-Marie, achète devant notaire la maison où ils vivent, rue Saint-Jean : l'acte est passé à son seul nom. Trois contrats plus anciens y sont joints.Quinze jours après, le père acquitte la dernière échéance connue de la rente dotale qu'il devait à sa fille : aucune quittance postérieure n'a été retrouvée. Coïncidence troublante : ce même printemps 1798, à Paris, le cousin Pléville Le Pelley quitte le ministère de la Marine.

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Faut-il lire là une manœuvre ? L'hypothèse est séduisante. Le vieil homme se dessaisit de sa maison au plus fort du danger, une tierce personne la tient deux ou trois ans, puis la fille la rachète et y loge son père. Le patrimoine échappe aux regards, la famille garde le toit. Les historiens appellent cela un portage. Une autre explication tient aussi : celle d'un homme endetté qui vend parce qu'il le faut. Seuls les trois contrats de 1798, s'ils réapparaissent un jour, diront laquelle est la bonne.

Le 93 rue Saint Jean.jpg
contre-amiral Dumanoir, fils de Pierre-Louis-Étienne.png

Le dernier hiver

Le 2 octobre 1805, Georges-René Pléville Le Pelley meurt à Paris, sénateur de l'Empire. Dix-neuf jours plus tard, au large du cap Trafalgar, le contre-amiral Dumanoir, fils de Pierre-Louis-Étienne, commande l'avant-garde française. Il tarde à virer, s'éloigne quand la ligne s'effondre, puis se rend à Ortegal le 5 novembre. Rentré d'Angleterre en juillet 1806, il est accablé par ses pairs. Le vieux capitaine de la rue Saint-Jean, qui a connu trois fois la captivité sans jamais amener son honneur, voit son fils accusé d'avoir fui le feu.

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Il meurt le 22 février 1807, à soixante-treize ans. Les scellés sont posés quatre jours plus tard. Sa fille Anne-Marie, dont le mari sert à Brest, accepte la succession sous bénéfice d'inventaire : prudence d'héritière qui craint les dettes.

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Le 25 janvier 1808, le notaire Burdelot ouvre les portes une à une. Dans la cave, un tonneau de cidre à moitié vide. Dans la cuisine, un lit à baldaquin usé dans l'alcôve, des casseroles, une longue-vue montée en cuivre. Dans le salon sur la rue, six fauteuils de velours fatigués, deux glaces, une paire de pistolets. Au mur, les portraits des deux fils, que le notaire refuse d'estimer : ce sont, écrit-il, « les seuls monuments de famille ». Le contre-amiral réclame les livres de marine de son père.

Puis vient le secrétaire. Dix liasses de papiers : la grosse en parchemin du contrat de mariage de Jacques Le Pelley et de Françoise de La Piganière, des années 1680 ; la procuration de 1765 ; les certificats de services ; des créances. Et rien d'autre. Aucun titre de maison. L'homme qui avait racheté la maison des ancêtres meurt sans en posséder une seule pierre.

 

Est-il mort dans la maison de famille ? Il est mort, c'est certain, dans une maison de la rue Saint-Jean où il demeurait.

 

Plusieurs indices désignent le 93, la maison achetée par son gendre en 1798, où l'inventaire de celui-ci est dressé le 5 juin 1810 : le titre d'achat y figure, coté n° 3, « contenant acquisition par ledit feu sieur Le Boucher de ladite maison où nous opérons ».

 

Reste à prouver que le 93 est bien la maison bâtie par les Le Pelley et vendue par Pléville. La preuve dort peut-être dans un grenier : les trois contrats de 1798 étaient encore aux mains d'Anne-Marie en 1810, et ses descendants vivaient à Coutances en 1824.

Acte d'inventaire de 1808 Le Pelley Du Manoir.jpg

36, rue Doudeauville

75018 Paris

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